L’invention d’une nouvelle sexualité conjugale

Cependant, la plupart des couples ont réagi diéremment. La revendication de mariage d’amour venait aussi du rejet de la solution qu’imposait le mariage de raison : rechercher le plaisir hors du couple, avec les courtisanes et les prostituées, les amants ou les maîtresses. Si l’on voulait maintenant vivre la sexualité entre conjoints, si l’on voulait, comme le conseillaient les défenseurs de l’évolution du mariage, faire de sa femme sa maîtresse ou de son mari son amant, il fallait bien intégrer dans la sexualité du couple ce qui se faisait jusqu’alors en dehors de lui. Bien informés par les magazines, féminins notamment, les couples se sont alors mis à explorer, en plus des variantes de position, fellation, cunnilinctus, sodomie, yeux bandés, membres attachés, ceintures de chasteté, vibromasseurs ou godemichés, sex-toys, sadomasochisme, etc. Tout ce que le sexologue genevois Willy Pasini a qualifié de « porno soft ». Et qui est bien, de fait, l’importation dans le couple de ce qui se pratiquait couramment au bordel.

La sexualité conjugale a donc profondément changé. Et par là même, la perception de la sexualité par l’ensemble de la société. Autrefois, seuls des « libertins » s’autorisaient une sexualité de pur plaisir. Les « gens bien » distinguaient la sexualité « honnête » de la « débauche » et de la « perversion ». Mais au fur et à mesure de l’avancée vers la fin du XXe siècle, tous les tabous sont tombés, l’un après l’autre, et la majorité des gens aujourd’hui considèrent comme normales, et intéressantes, des activités sexuelles qualifiées encore récemment de « déviantes ».

Le rôle des couples catholiques

Mais bien sûr, la société n’a jamais été parfaitement homogène et il y a toujours eu des couples pour vivre une sexualité joueuse et diversifiée. Très curieusement, mais très logiquement, c’est parmi les couples catholiques fervents que l’on a les témoignages les plus précis sur la période intermédiaire, le début du XXesiècle : quand l’un ou l’autre des membres du couple, ou les deux, aimait la sexualité, si le couple n’était pas croyant, il n’avait aucune réticence à recourir aux amants, aux maîtresses ou à la prostitution. Si le couple était très croyant, c’était entre conjoints qu’il cherchait son épanouissement. Mais l’Église catholique est sévère sur ce qui est légitime, même dans le couple ociel : le plaisir ne peut être lié qu’à un acte dont la finalité procréatrice n’est pas entravée ! D’où les lettres de ces croyants à leurs directeurs de conscience, précieux témoignages pour connaître leur sexualité concrète : quand ce qui les fait jouir n’est pas directement lié à l’acte procréateur, sont-ils dans le péché ? Les responsables ecclésiastiques n’imposent-ils pas une sexualité irréaliste ? Ce sont bien des comportements sexuels « déviants » selon la norme religieuse (masturbation, cunnilinctus, etc.) que ces fervents croyants pratiquent habituellement et avec bonheur. Ces croyants ont donc réellement participé à l’évolution des pratiques sexuelles conjugales en revendiquant l’épanouissement sexuel dans le couple amoureux.

Conclusion

Le mariage d’amour a longtemps été une chimère. Mais quand il a fini par s’imposer, il a profondément bouleversé, et de façon inattendue, les comportements sexuels de notre société. Et son évolution n’a pas fini d’avoir des répercussions, imprévisibles, sur notre vie privée comme sur notre vie sociale.

Pour en savoir plus

• Marine Sevegrand, L’Amour en toutes letres. Quesions à l’abbé Viollet sur la sexualité (1924-1943), Albin Michel, 1996.
• Laurence Caron et Yves Ferroul, Le Mariage d’amour n’a que 100 ans, Odile Jacob, 2015.

Copyright © Len medical, Gynecologie pratique, janvier 2017

merci à Y. FERROUL, Université de LILLE pour son article que j'ai eu envie de partager avec vous